Iran : « Le système politique est désormais éclaté en plusieurs pôles »

Iran : « Le système politique est désormais éclaté en plusieurs pôles »

Article paru sur Epoch Times le 1er Juillet 2026 

Entretien avec Julian Herrero

Plus de dix jours après la signature d’un protocole d’accord, les discussions se poursuivent entre Washington et Téhéran pour qu’un accord de paix soit trouvé. Certains experts et analyses parlent d’une République islamique qui serait sortie renforcée par le conflit. Mais pour le géopolitologue et fondateur du média Le Monde Décrypté, la chute du régime est inévitable.

La disparition de la verticalité du pouvoir iranien ouvre une nouvelle ère pour le pays, explique l’auteur de Vers la prochaine révolution iranienne ? (Les impliqués, 2024).

Epoch Times – Dans quel état se trouve le régime iranien après presque quatre mois de guerre avec les États-Unis et Israël ?

Gérard Vespierre – Le régime iranien est à la fois dans un état nouveau et éparpillé. Je crois que certains médias occidentaux, étant constamment animés par une logique d’instantanéité, n’ont pas pris le temps et le recul nécessaires pour analyser les conséquences de l’élimination du guide suprême.

La mort de Khamenei bouleverse beaucoup plus la situation en Iran qu’on ne le croit.

Avant son élimination, le guide suprême était le personnage central du régime.

Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Son fils et successeur, Mojtaba Khamenei, n’est pas dans les plus hauts rangs de la hiérarchie religieuse. Il n’est pas le seul et unique leader du pays et n’a pas le poids politique qu’avait son père. Ali Khamenei a construit et consolidé son pouvoir sur plusieurs décennies. Avant d’être guide suprême, il avait été président de la République et était très proche du premier guide suprême. Il y avait entre lui et Khomeini une filiation intellectuelle.

Par ailleurs, la nomination de Mojtaba Khamenei met en lumière un paradoxe invraisemblable.
Le fait que le guide suprême soit remplacé par son fils, autrement dit, dans le cadre d’un processus de succession qui relève de la monarchie, qui a été pourtant profondément combattue par les mollahs, est quelque chose d’assez baroque.

Le système politique est désormais éclaté en plusieurs pôles : celui du clergé chiite, du président de la République et enfin, celui des Gardiens de la Révolution.

La disparition de la verticalité du pouvoir iranien ouvre une situation nouvelle pour le pays.

Qui est aujourd’hui réellement aux commandes du pays ?

L’appareil sécuritaire de l’État, c’est-à-dire les Gardiens de la Révolution et les milices Basij, est actuellement aux commandes de l’Iran.

Il représente une colonne vertébrale solide. À l’inverse, les religieux sont contestés de l’intérieur. Et ce depuis longtemps.

Dans une lettre écrite en 1988, l’ayatollah Montazeri reprochait déjà à Khomeini les exécutions massives de prisonniers et d’opposants politiques. Cet avertissement rejoint une critique religieuse actuelle lourde de sens consistant à dire que le Coran n’enseigne pas de tuer son propre peuple.

À partir des années 2000, l’opposition religieuse s’est accrue. Un certain nombre d’ayatollahs ont commencé à s’opposer à la présence de religieux au sommet de l’État, considérant qu’ils n’ont pas à se substituer aux politiques.

Ensuite, de plus en plus de religieux se sont mis à dénoncer la corruption endémique qui s’est installée au sein du régime ainsi que l’appauvrissement global du pays.

Tous ces éléments fragilisent considérablement le pouvoir des mollahs. D’ailleurs, en 2018, dans un média d’État iranien, l’ayatollah Javad Amoli prévenait : « Prenez garde, car si la nation se soulève, le peuple nous jettera tous à la mer ».

Que répondez-vous à ceux qui estiment que l’Iran est sorti renforcé par la guerre ?

Depuis de nombreuses années, Téhéran met énormément de moyens dans ses réseaux d’influence en Occident et particulièrement en France. C’est la raison pour laquelle de nombreux think tanks et universitaires se montrent très complaisants avec le régime iranien.

Et puis à leur tour, certains médias sont influencés par le récit défendu par ces centres de réflexion.

C’est une situation fâcheuse quand on sait que de nombreux intellectuels français ont été arrêtés et mis en prison par la République islamique.

Téhéran s’appuie-t-il également sur l’antiaméricanisme de certains intellectuels français pour faire avancer son agenda ?

L’anti-américanisme est effectivement la mère de tous les vices. Il conduit aussi bien au soutien à Vladimir Poutine qu’à une extrême complaisance à l’égard du régime des mollahs. C’est un réflexe émotionnel et idéologique qui fait surface lors de chaque crise mondiale.

Selon la Banque centrale iranienne, l’inflation a atteint 77,2 %, le taux le plus élevé depuis la Seconde Guerre mondiale, et le FMI parle d’un recul du PIB iranien de 6,1 % pour 2026. La situation économique de l’Iran peut-elle être qualifiée de catastrophique ?

C’est le moins que l’on puisse dire.

Le rial, la monnaie iranienne, s’est effondré. Pendant la guerre, il fallait 1 450 000 rials pour arriver à un dollar.

La production de pétrole a considérablement baissé. À la fin des années 1970, l’Iran produisait en moyenne 6 millions de barils par jour contre 4 millions aujourd’hui.

De plus, entre 1979 et 2026, la population a plus que doublé. Autrement dit, la richesse pétrolière par tête d’Iranien a été divisée par trois.

La République islamique a également commis l’erreur d’abandonner les investissements intérieurs au profit du soutien à des régimes alliés, comme Damas, de la constitution de proxys, le Hezbollah, les milices en Irak, et les Houthis, et de l’élaboration d’un programme nucléaire.

La chute du régime est aujourd’hui inévitable. Cet effondrement de la République islamique s’inscrira dans une suite d’événements précurseurs, à commencer par la riposte israélienne post 7 octobre et tout ce qui a suivi : le quasi-anéantissement du Hamas, l’effondrement du Hezbollah depuis l’explosion des bipeurs et l’élimination de Nasrallah, la chute du régime de Bachar Al-Assad et enfin, la mort de Khamenei.

« La chute du régime iranien ne pourra venir que de l’intérieur », avez-vous déclaré sur Radio J le 16 juin. Quelles sont les forces d’opposition en mesure de faire chuter le régime, mais aussi de le remplacer ?

L’opposition de droite et de gauche est profondément divisée en Iran. Cette division est elle-même alimentée par le pouvoir en place.

Pour ma part, je pense que l’opposition de gauche, incarnée par le Conseil National de la Résistance est plus à même de mener la lutte contre le régime à l’intérieur.

De leur côté, les monarchistes représentent un mouvement d’élite davantage représenté à l’étranger.

Chaque jour, des milliers de cellules de l’opposition de gauche appelées unités de résistance mènent des actions contre le régime, notamment en dégradant des bâtiments publics à l’aide de cocktails Molotov, ou en détruisant des supports de propagande à la gloire des guides suprêmes.

Elles couvrent l’ensemble du pays et sont en contact avec la population. Il n’est pas exclu qu’un jour elle lance une révolte armée très structurée capable de faire tomber les mollahs.