Iran : « Si la nation se soulève, nous serons tous jetés à la mer ! »

Iran soulèvement

Article paru sur latribune.fr le 12 août 2020

Qui parle ainsi ? L’Ayatollah Javadi Amoli. L’analyse la plus perspicace sur l’avenir du régime clérical iranien ne viendrait-elle pas de l’intérieur du système ? Les évolutions politiques et sociales du pays doivent être très attentivement suivies, tant les tensions sont vives, et l’avenir du régime, incertain.

L’ayatollah Abdollah Javadi Amoli, ancien imam de la prière du vendredi pour la ville de Qom, principale ville religieuse du pays, déclarait le 27 avril 2018 (selon le quotidien iranien Asr-e-Iran) : « Il vaut mieux prendre garde, si la nation se soulève, le peuple nous jettera à la mer. Beaucoup ont déjà fui ou ont trouvé un endroit où s’échapper. Mais nous, nous n’avons nulle part où nous sauver. »

Que faut-il comprendre ? Âgé de plus de 80 ans, l’ayatollah Amoli a tout vécu et tout connu de la révolution cléricale, islamique, iranienne. Nommé par le régime, dans cette haute position à Qom, il a pu observer la lente et constante dégradation économique et sociale de la population de son pays. Il connaît de l’intérieur du régime, les systèmes et réseaux de corruption qui ont été mis en place aussi bien par les religieux, et leurs fondations, que par le Corps des Gardiens de la Révolution.

Il sait qu’un certain nombre d’entre eux, fortune faite, ont quitté le pays. Il a vu de l’intérieur monter la contestation populaire à l’encontre du pouvoir des religieux. Il est donc en position d’anticiper la prochaine étape, un soulèvement populaire violent, à l’encontre des membres de cette caste religieuse qui n’auront pas eu la possibilité de quitter le pays. L’avis d’un homme, seul, ne saurait décrire de façon fiable, le futur probable d’un pays, pourrait-on rétorquer ! Certes.

Laissons au regretté Antoine Sfeir, fondateur des Cahiers de l’Orient, le soin d’apporter ses propres observations. Au cours d’une conférence à Paris, début 2018, il décrivit une scène de rue dont il avait été le témoin direct, lors d’une de ses dernières visites à Téhéran (il est décédé le 1er octobre 2018) : « Sur le trottoir où je marchais, un mollah se dirigeait vers moi. Avant que nous nous croisions, deux jeunes gens ont croisé son chemin, en arrivant à sa hauteur ils ont ostensiblement craché par terre. Il y a quelques années, une telle scène aurait été inimaginable… Si la jeunesse entre en phase de détestation du régime, à l’évidence le régime, dans les prochaines années, a du souci à se faire. » Il y a pratiquement un an, un homme a été pendu en public, le 28 août 2019, pour avoir tué un imam de la prière du vendredi à Kazeroun (ville du sud) selon l’agence officielle Irna. Hamid Reza Derakhshandeh a été exécuté à l’endroit où il avait tué l’imam Mohammad Khorsand, le 29 mai. Le meurtrier avouera avoir prémédité son acte.

Les faits montrent donc une lente montée d’un fort ressentiment à l’encontre des membres du clergé au pouvoir. À cette tendance s’ajoute les conflits à l’intérieur même du pouvoir religieux.

De la détestation des religieux à la détestation interreligieuse

Toujours en août 2019, les mollahs Mohammad Yazdi et Sadeq Larijani, l’un ancien chef du système judiciaire, l’autre tête du Conseil du discernement, ont chacun publié une lettre dans laquelle ils s’accusaient mutuellement de corruption et de détournement de fonds dans les termes les plus violents.

Mohammad Yazdi a accusé Sadeq Larijani, d’être une personne « corrompue », et l’interroge sur la richesse qu’il a accumulée et les palais qu’il s’est fait construire ! Réciproquement, Larijani qualifie Yazdi d’individu « corrompu » et « incompétent ». Il affirme également posséder de nombreuses informations sur la corruption de hauts responsables du régime. Il menace même de donner des informations précises si ses adversaires faisaient des révélations sur sa propre situation ! De tels affrontements, publics, révèlent l’état de corruption et de délitement à l’intérieur du régime, de la part de personnages très proches du Guide suprême. Un autre responsable religieux, Mohammad Kermani, s’est même permis de déclarer à cette occasion : « Je crois que notre système est fortement contaminé par le cancer (de la corruption) et le cancer est partout dans le système. Nous avons besoin d’une chimiothérapie généralisée. »

Voilà des faits. Nous avons devant nous, à l’œuvre depuis quelques temps déjà, le processus de délitement du régime iranien. Peut-il y avoir une analyse plus perspicace, et pertinente, sur la situation du régime, que celle venant de l’intérieur même de ce régime ?

Des détestations aux conflits politiques internes

Toujours à la recherche des faits se déroulant à l’intérieur des institutions iraniennes, il est particulièrement approprié de présenter ci-dessous les échanges, il y a seulement quelques semaines, au Parlement de Téhéran (le Majlis).

Au cours de la séance du 5 juillet, tout en faisant référence à Zarif, le ministre des Affaires Étrangères, le député Mohammad-Taghi Naghd-Ali a déclaré : « Bien qu’il y ait d’innombrables questions à poser à Zarif, il devrait y avoir un juge et un procès pour poursuivre non seulement Zarif, mais aussi M. Rohani pour trahison contre la nation (…). La feuille de route que le parlement a choisie ne nous mènera nulle part ! Rester assis ici et écouter les sornettes de certains ministres est inutile (…). Nous ne pouvons plus faire face au taux de change du dollar (qui monte en flèche) de 2.1000 tomans, au prix des pièces d’or de 10 millions de tomans. Ce sont les résultats de la politique de Rohani et de son équipe ces sept dernières années. C’est une perte de temps que de s’asseoir à écouter les paroles inutiles des ministres. Commençons la destitution du Président. »

Voici ce qui se passe réellement et concrètement dans la classe politique actuellement en place à Téhéran : des conflits fondamentaux dans les plus hautes sphères du régime. Nous pouvons constater que nous sommes ici très loin de tous les discours d’influence diffusés par le régime, et relayés avec grand conformisme, à l’extérieur de l’Iran. Nous ne nous trouvons pas ici dans des effets de propagande, mais devant la réalité des faits et des violents conflits politiques internes. Un avant-goût de fin de règne ? Dans cette situation de conflits au sein même du pouvoir, une nouvelle organisation, contestant le régime, et venant du peuple, a vu le jour : les « Unités de résistance ».

Naissance des « Unités de résistance »

Le Guide Suprême lui-même, l’ayatollah Ali Khamenei, reconnaît l’influence et le rôle joué, tant à l’extérieur qu’à l’intérieur de l’Iran, par l’OMPI, l’Organisation des combattants du peuple iranien. Depuis plus de cinquante ans, ce mouvement s’oppose en Iran à toutes les formes de régime autoritaire, non démocratique, donc aussi bien au régime impérial du Shah qu’à la République islamique.

L’OMPI, mouvement le plus important au sein du Conseil national de la résistance iranienne (CNRI), a décidé d’organiser et d’augmenter la pression sur le régime depuis l’intérieur du pays. Dans toutes les provinces se sont donc mis en place des groupes d’action qui ont pris le nom d’Unité de résistance (UR). Ces UR ont pour objectif d’exprimer et de rendre visible l’exaspération populaire après plus de quarante ans de régime islamique. Elles sont aussi une forme de réponse à la sanglante répression (1.500 morts, selon l’agence Reuters) des soulèvements populaires de la fin de l’année 2019. Depuis le début de l’année 2020, de très nombreuses opérations ont été entreprises à travers tout le pays.

Une organisation méthodique des actes de rébellion

Leur mode d’action est dans le principe très simple. Il consiste à intervenir de nuit et de viser la destruction au moins partielle de bâtiments officiels. Ces opérations sont menées sur l’ensemble du territoire. Depuis le début de l’année, des dizaines ont été menées. Les principales villes impliquées ont été : Téhéran, Machad, Ispahan, Qom, Chiraz, Karadj… Les infrastructures ciblées sont emblématiques de la représentation du régime : casernement et bureau des forces de sécurité, bâtiments du ministère de l’Intérieur, immeubles des instances judiciaire, bureau des Fondations religieuses. Il convient également de mentionner l’incendie de nombreux panneaux à l’effigie du Guide suprême Khamenei, ou du général Soleimani.

Ces actes de rébellion ont été filmés, afin d’en montrer la réalité, et de les faire connaître. Les vidéos sont disponibles sur les réseaux sociaux. On peut légitimement s’étonner que de tels documents n’aient pas encore été présentés dans les médias télévisuels. Ils montrent la réalité de l’intérieur de l’Iran et la montée des actes de résistance au régime.

Les autres signes forts de tension interne

Il faut également mentionner les très nombreuses manifestations dans les entreprises, lancées par les travailleurs eux-mêmes. Depuis le début du mois d’août, des actions touchent le très sensible secteur pétrolier et gazier. Des milliers d’ouvriers sur plus de 18 sites ont entamé manifestations et grèves. Les revendications concernent aussi bien les contrats de travail, le plus souvent précaires, que les retards de paiement de plusieurs mois de salaire.

Dans le domaine sanitaire, la situation se complique aussi pour le régime. Après avoir, en février, retardé l’annonce de la pandémie du Covid-19, à cause de la célébration de l’anniversaire de la Révolution et de l’élection des membres du parlement, le régime est maintenant ouvertement accusé de falsifier la réalité. Le 9 août, un ancien membre du groupe officiel de lutte contre le Covid-19, Mohammad Reza Mahboubfar, a accusé le régime de « dissimuler les vrais chiffres en raison de leurs considérations sécuritaires et politiques ».

Si le ministère de la Santé reconnaît officiellement que le cap des 17.000 décès vient d’être franchi, l’OMPI, déjà citée, à partir de ses réseaux et sur la base d’informations recueillies dans 373 villes (hôpitaux et morgues), dénombre plus de… 87.000 décès ! Nouvelle dissimulation.

L’Iran se trouve donc de plus en plus déchirée, écartelée. Écartelée entre les déclarations du régime et la réalité des faits et des chiffres ; écartelée entre un rêve de puissance régionale et la lente désagrégation de l’arc chiite de Beyrouth à Sanaa en passant par Damas et Bagdad ; écartelée entre les promesses économiques et la baisse continue du niveau de vie de dizaines de millions d’iraniens ; écartelée entre les différentes factions du régime.

Des écartèlements, simultanés et dans de si nombreux domaines, ne peuvent inéluctablement menés, un jour, qu’à la grande déchirure…