Guerre en Ukraine et débats militaires en France.

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Article paru sur le site de la Tribune le 6 janvier 2025

Après bientôt quatre années de conflits, près d’un million de soldats en position sur le front en Ukraine, et autant de morts et blessés, les Etats-Majors essaient de tirer des retours d’expérience du conflit. Les champs d’études sont nombreux, celui de l’armement constitue le plus important, avec des sujets-clés comme les drones et la frappe en profondeur. Les projets qui en découlent en France font l’objet de débats militaires qui concernent aussi les citoyens.

Le conflit russo-ukrainien, à l’initiative de Moscou, est survenu dans un environnement géopolitique européen très éloigné de toute idée de guerre. Après la chute de l’URSS, l’Europe est entrée, dans une longue période de dix ans de détente. Diplomates et citoyens européens touchaient les dividendes de la paix, pendant que les Etats-Majors voyaient leurs budgets, sur la période 1990-2000 fortement diminués. S’y est ajoutée le coût de la réunification allemande, diminuant d’avantage les dépenses militaires de notre voisin. Les alertes russes portées par les annexions de territoires en Géorgie, puis en Ukraine avec la Crimée, ont refermé ce cycle. Mais, les fortes diminutions d’effectifs, de volumes d’armements, et de niveau des stocks, avaient fortement réduit les capacités militaires des pays de l’Union Européenne. Dans une telle situation et atmosphère, l’attaque de 170.000 soldats russes, et de milliers de blindés du 24 février 2022 a créé un énorme choc. Les avertissements des Etats-Unis sur la très haute probabilité d’une attaque n’avaient pas entamé l’espérance de voir la paix sauvée par les négociations.

Cette ‘opération militaire spéciale’ lancée par le Kremlin ne devait durer que quelques semaines. Nous approchons la fin de la 4ème année. Ce conflit s’est transformé en guerre classique, mobilisant sur 1.200km de front près d’un million d’hommes. L’Europe s’est ainsi retrouvée, surprise et démunie, devant une guerre longue, de haute intensité, exposant ses membres les plus à l’est, frontaliers de l’Ukraine, Pologne, Slovaquie, Hongrie, et Roumanie, ainsi que les pays baltes.

Retour d’expérience

Cette guerre, non réellement prévisible, a mis en évidence des lacunes capacitaires, militaires et industrielles, avec, pendant une longue période, des niveaux insuffisants de stock et de fabrication de masse.

Mais ces combats ont aussi permis d’évaluer en opérations réelles les performances des matériels envoyés par les pays européens pour aider l’Ukraine, de mettre en évidence les lacunes opérationnelles, mais aussi les besoins en type d’armements.

Sans qu’aucun d’eux soit venu offrir un avantage définitif, et puisse donc être considéré comme un ‘game changer’ dans un conflit classique, plusieurs ont eu des incidences significatives.

Les drones aériens de plusieurs types : reconnaissance, rôdeurs, kamikazes, ont très fortement compliqué les mouvements terrestres de fantassins et de blindés. Les drones maritimes ukrainiens ont forcé les forces navales russes à quitter Sébastopol, et à se positionner dans les ports russes de l’est de la Mer Noire. Pour les Etats-Majors, tant ces types d’armements offensifs, que les dispositifs pour les détecter, contrer, et détruire, constituent des obligations de dotation dans l’avenir.

Avant ce conflit on pouvait croire que l’artillerie ne constituait plus une dotation d’importance sur le champ de bataille. La réalité de son emploi massif par l’armée russe, selon une tradition très ancrée dans ses rangs, et mise au gout du jour en termes de précision des frappes, avec les dernières technologies a imposé un retour au réel, avec l’usage massif de toutes sortes d’armement : obusiers, roquettes guidées, missiles, bombes aériennes…

L’ensemble de ces armements ont apporté une efficacité accrue sur le champ de bataille. Mais il est aussi apparu que des opérations de frappe dans la profondeur, par des missiles de croisière et des missiles balistiques, sur le territoire de l’adversaire, contribuait efficacement à perturber sa liberté d’action, en ciblant sa production militaro-industrielle, ses bases aériennes, ou encore sa production énergétique.

Une telle option d’armement de frappe balistique dans la profondeur est actuellement à l’étude par l’armée française, avec le financement d’un projet de Missile Balistique Terrestre (MBT).

L’option Missile Balistique terrestre

Il s’agit d’un engin propulsé par moteur-fusée, s’élevant à très haute vitesse en dehors de l’atmosphère, et retombant sur sa cible terrestre par l’attraction de la gravité. Il offre notamment l’avantage de la vitesse, sa vélocité compliquant son interception, surtout quand il dispose d’une tête manœuvrante.

La France ne dispose pas actuellement d’un tel armement. Elle a commencé à se doter d’un premier matériel de frappe d’une portée de 1.000km avec le Missile De Croisière Navale. Le MBT serait une solution terrestre, lancée depuis un véhicule lourd, avec une portée de 2000km.

Au plan industriel, la France dispose d’une sérieuse expertise dans le domaine des missiles militaires stratégiques et des lanceurs civils spatiaux, mais tout développement d’un matériel nouveau, entrant dans un segment d’emploi également nouveau, nécessite l’adaptation de l’appareil industriel à des attentes nouvelles, notamment pour constituer des stocks importants. Il mobilise obligatoirement des ressources financières significatives : il est fait référence à un coût potentiel de développement à hauteur d’un milliard d’euros. Naturellement l’enveloppe budgétaire ne s’arrête pas là puisqu’intervient ensuite la phase de production en série.

Les limites d’un programme MBT

Les armées et l’industriel (AGS) n’en sont en effet qu’au début du processus.

Sur le milliard envisagé en « autorisation d’engagement » le projet de loi de finance 2026 prévoit seulement 15 millions en « crédit de paiement » pour débuter les travaux de « levée des risques » technologiques, étape incontournable de tout nouveau programme. L’essentiel du budget de développement (plus de 800 millions) est lui programmé en fin de Loi de Programmation Militaire 2024-2030, c’est-à-dire en 2028 et au-delà.

Concrètement, un système technologiquement abouti ne verra le jour, au mieux, qu’au milieu de la décennie 2030, avec une mise en service à la fin de celle-ci. Puis intervient l’épineuse question du nombre de matériels (lanceurs et munitions) dont devrait se doter l’Armée de Terre, afin de disposer d’une capacité substantielle. Se pose alors la question de l’appétit des autres armées (Marine, Air et Espace) pour un système similaire, mais aussi celle de l’articulation européenne et de l’OTAN : d’autres pays se doteraient-ils d’une telle capacité, ou la France serait-elle la seule, avec les Etats-Unis ? Y a-t-il moyen de partager la charge financière, de réaliser des économies d’échelle ?

Les Etats-majors français n’ont apparemment pas encore les idées claires à ces sujets, selon leurs récentes interventions devant les parlementaires.

Le point de vue incertain des Etats-Majors

L’armée de Terre est la première concernée. Son chef, Pierre Schill, a souvent souligné l’importance des feux dans la profondeur. Toutefois, pour la très longue portée il n’a pas exprimé de préférence. Notons que l’entrée en service de ce matériel très stratégique a une forte empreinte au sol et un fort besoin de protection (défense aérienne par exemple) ce qui imposerait des contraintes nouvelles, logistiques notamment.

Le chef de l’armée de l’Air et de l’Espace, Jérôme Bellanger, est très intéressé par une arme de ce niveau, mais aérobalistique, donc lancé depuis un avion, conférant à ce système d’arme, un large champ d’action, et une grande rapidité de déploiement. Il s’agit d’une arme différente du MBT, qui devrait avoir son propre budget. Si l’on veut optimiser les deux projets, cela nécessite de nombreuses négociations entre les deux armées, et avec l’industriel, qui risquent d’allonger encore la durée de développement.

Le chef d’état-major de la Marine, Nicolas Vaujour, s’est peu exprimé à ce sujet. En cas d’intérêt pour le projet, se poserait la question de la possible intégration sur les plateformes, frégates et éventuellement sous-marins, non prévues lors de leur construction pour les dimensions d’un tel système. Avec donc les mêmes délais supplémentaires pour mettre tout le monde d’accord.

Quant au chef d’Etat-Major des Armées, le général Fabien Mandon, issu de l’Armée de l’Air et de l’Espace, spécialiste de la frappe en profondeur, à qui il reviendrait d’arbitrer, il reste sur ce programme très prudent. S’il reconnaît naturellement la nécessité de se doter largement de capacités de ce domaine, il ne s’est pas exprimé sur le couple vecteur/munition à privilégier. On ne sait donc pas si le « T » de MBT sera « terrestre », pour l’armée de terre, ou « de théâtre », ouvrant ainsi le champ à des possibilités d’orientation vers les autres armées, navale et aérienne.

Avant de quitter ses responsabilités à la DGA, Emmanuel Chiva, n’a pas manqué de rappeler l’existence de l’initiative européenne ELSA (European Long-Range Strike Approach) lancée en juillet 2024 en marge de la réunion de l’OTAN à Washington. La France, l’Allemagne, l’Italie, la Pologne et la Grande-Bretagne ont débuté une coopération sur les capacités de frappe en profondeur, et tout projet nouveau doit s’intégrer dans cette logique, d’ailleurs initiée par la France.

Les décisions à venir autour du programme MBT, et des choix stratégiques qu’il représente, impliquent donc l’Europe et revêtent une grande importance pour les forces armées françaises.

Malgré la complexité de ces questions stratégiques et technologique, il est nécessaire que le plus large public possible soit informé de tels sujets qui ont un impact sur l’avenir du pays, et sur ses finances déjà malmenées. En des temps difficiles pour notre sécurité, l’information des citoyens sur des choix militaires revêt une importance tout à fait particulière.