Ormuz, et Bab-el-Mandeb, révélateurs de la stratégie énergétique française ?

Stratégie énergétique française

Article paru dans La Tribune le 3 août 2026

La crise internationale du détroit d’Ormuz, et les tensions en Mer Rouge, mettent à rude épreuve les systèmes énergétiques du monde industrialisé, avec des résultats contrastés. Ces goulots d’étranglement géostratégiques affectent profondément une part importante des ressources en énergie fossile de la planète. Mais ils permettent également de mettre en évidence les choix énergétiques, et les stratégies mises en œuvre globalement par certains pays, dont La France.

Depuis janvier 2026, les prix de gros de l’électricité ont augmenté dans l’ensemble de l’Europe, mais à des niveaux différents.

Le marché allemand est beaucoup plus impacté par la hausse du gaz et des quotas carbone, à travers son parc de centrales au gaz. Outre-Rhin, le prix moyen au 1er trimestre 2026 était de 90€/MWh. Sur cette même période, en France, il s’est établi à 20% de moins, soit 72€/MWh. Concernant le futur, l’écart France-Allemagne sur les produits à terme (ex. baseload 2027) s’établit à 36,6€/MWh, indiquant une forte hausse chez notre voisin.

La Grande-Bretagne suit une dynamique proche de l’Allemagne, avec une forte dépendance au gaz, une sensibilité aux marchés carbone, et des prix de gros plus volatils que la France. Mais, en plus, ses prix pour les ménages sont structurellement plus élevés.

Le marché du prix de l’électricité en France reste relativement épargné par la volatilité liée au prix du gaz et au conflit au Moyen-Orient, grâce à notre parc électronucléaire.

La France, Leader européen de l’électricité

Les engagements énergétiques de la France ont un très substantiel impact au-delà de ses frontières. En 2025, le pays a franchi un seuil sans précédent : 92,3 TWh d’électricité exportée, dépassant ainsi la consommation annuelle totale de la Belgique et replaçant la France en tête du classement européen des exportateurs. Ceci constitue un rétablissement remarquable après une période difficile en 2022-2023, marquée par des retards dans la maintenance des réacteurs.

Cet excédent arrive à un moment crucial. Les objectifs d’électrification, notamment dans les transports, la prolifération des centres de données, et les efforts de relocalisation industrielle en Europe, stimulent la croissance de la demande sur tout le continent.

Les exportations françaises d’électricité, à faible empreinte carbone, contribuent à remplacer la production à partir d’énergies fossiles dans les réseaux voisins, réduisant ainsi à la fois les émissions et la facture des importations. La capacité nucléaire française fonctionne comme un atout européen partagé, réduisant la volatilité des prix sur les marchés interconnectés et réduisant l’exposition collective aux coûts de l’électricité indexés sur le gaz.

Une stratégie française encore plus internationale

La résilience nationale et la fiabilité pour l’Europe constituent des avancées significatives, mais elles ne suffisent pas à elles seules à assurer une position internationale. Cela nécessite une collaboration active avec d’autres États qui jouent un rôle dans les marchés mondiaux. Il faut alors regarder vers les exportateurs d’hydrocarbures, les leaders du financement de la transition énergétique et les puissances émergentes dans le domaine des énergies propres.

Les Émirats arabes unis occupent une place à part dans ce paysage. Ils comptent parmi les premiers exportateurs mondiaux de pétrole (5ème rang mondial) et développent leur production de GNL. Ils sont un investisseur de premier plan dans les énergies renouvelables via des entités telles que Masdar, et exploitent la première centrale nucléaire du monde arabe, à Barakah. Rares sont les pays qui allient une position importante dans le domaine des hydrocarbures avec un engagement aussi visible dans la diversification énergétique.

La France a marqué cette relation le mois dernier en invitant le président des Émirats arabes unis, le cheikh Mohamed bin Zayed Al Nahyan, au sommet du G7, première participation d’un chef d’État du Golfe à ce forum. Les discussions bilatérales de fond, menées en marge du sommet, ont renforcé cette évolution vers un engagement toujours plus structuré.

La France aura également l’occasion de renforcer cette relation à Abou Dhabi, du 2 au 5 novembre, dans le cadre de l’ADIPEC, le plus grand salon mondial du secteur de l’énergie, qui attire plus de 200 000 visiteurs et 2 200 exposants. Axé sur le renforcement de la sécurité énergétique mondiale, cet événement servira de plateforme aux dirigeants mondiaux – tant du secteur privé que des pouvoirs publics – pour collaborer autour d’intérêts communs et améliorer la résilience du système énergétique mondial.

Pour la France, ce sera non seulement l’occasion de développer de nouveaux projets avec les Émirats arabes unis, mais aussi de renforcer son leadership sur la scène internationale, en mettant en avant les technologies et les ressources qui ont permis au pays de devenir une source de stabilité énergétique pour l’ensemble du continent européen.

Une concrétisation pour le futur avec les EAU

L’invitation au G7 d’Evian a concrétisé l’axe particulier entre les deux pays, mais un partenariat durable dans le domaine de l’énergie nécessite une collaboration dans les domaines cruciaux du futur, la transition accélérée vers les énergies propres, et le renforcement de la sécurité énergétique.

La France et les Émirats arabes unis partagent des programmes ambitieux en matière de décarbonation, et leurs atouts respectifs sont hautement complémentaires. La France possède six décennies d’expertise dans le domaine du nucléaire civil, et de leur côté, les Émirats arabes unis ont démontré leur engagement en faveur de l’énergie nucléaire à travers la construction de la centrale de Barakah.

Dans le domaine des énergies renouvelables, des coentreprises sont déjà en cours de création. L’accord entre Masdar et TotalEnergies vise à développer les infrastructures d’énergie propre en Afrique et en Asie.

Les deux pays investissent également massivement dans l’hydrogène vert, dont la production à l’échelle industrielle nécessitera précisément la combinaison de ressources solaires à faible coût (abondantes dans le Golfe) et de capacités d’ingénierie (un atout français).

Un autre champ d’action bas carbone existe avec le développement du GNL. La Décision finale d’investissement (FDI) qui vient d’être officiellement annoncée par TotalEnergies et ADNOC le 21 juillet, concernant l’exploitation du dôme gazier off-shore d’Um Shaïf, concrétise cette orientation stratégique. Il s’agit de produire plus de 15 millions de mètres cubes de gaz par jour à partir de 2030, avec un potentiel de doublement.

Ce projet confirme la stratégie de TotalEnergies de se positionner comme acteur majeur du gaz et du GNL au Moyen‑Orient, avec un profil de production plus “gazière”. Pour les Émirats, il s’agit d’accroître et sécuriser une production de gaz stratégique à long terme, en valorisant un champ mature avec des volumes significatifs.

La crise du Moyen-Orient offre à la France l’occasion de démontrer ses capacités en exportant massivement son électricité, mais aussi sa capacité à déployer des moyens militaires pour sécuriser, dans un cadre international, les flux énergétiques mondiaux. Ces acquis sont importants mais nécessitent d’être élargis.

La voie à suivre consiste à forger des alliances durables avec des États qui partagent l’engagement de la France en faveur de la transition et de la sécurité énergétique. Les stratégies élaborées avec les Émirats arabes unis incarnent parfaitement ce type de choix et de nécessité.

L’évolution de la stratégie énergétique de la France, de la résilience nationale au rôle de pilier énergétique continental, avec les perspectives d’hydrogène natif, doit se construire à travers des partenariats, et des alliances stratégiques qui pourront survivre à toute crise.