Le plan choc des Etats-Unis pour faire tomber le régime iranien

Entretien, Gérard Vespierre et Guillaume Lariche, journaliste chez Europe 1 le 1er août 2026
Guillaume Lariche : Europe 1 Soir. 19h-21h, Guillaume Lariche. 20h13, excellent début de soirée, excellent samedi soir en notre compagnie. Nous sommes avec Elliot Maman et aussi Michel Faied. Ensemble, eh bien nous recevons notre invité Gérard Vespierre, chercheur associé à la Fondation d’études pour le Moyen-Orient, fondateur aussi du média en ligne Le Monde Décrypté. Bonsoir monsieur Vespierre.
Gérard Vespierre : Bonsoir à vous.
Guillaume Lariche : Merci d’être avec nous dans le studio Europe 1. Alors aujourd’hui, les ambassades américaines de plusieurs capitales du Moyen-Orient mettent en garde les citoyens et citoyennes américains contre une éventuelle escalade au conflit régional dans le Moyen-Orient. Les missions américaines à Amman, Jérusalem, Bagdad, demandent carrément aux ressortissants et ressortissantes de se préparer, de se tenir prêts, de faire le backpack, on garde le sac à dos prêt à quitter la région, de se renseigner sur les horaires des avions. C’est une consigne plutôt rare. Comment interpréter ce signal ?
Gérard Vespierre : Rare, oui, mais de précaution. Et je pense que, étant donné la situation générale dans la région, étant donné les frappes iraniennes et de leurs alliés proxys sur les installations américaines dans les pays du Golfe et à proximité effectivement d’Israël avec la Jordanie, il est de bon ton de prévoir. Surtout avec l’adversaire iranien, n’est-ce pas ? On n’est pas dans une confrontation de puissance à puissance. On a une capacité de puissance israélienne, américaine, contre une capacité de nuisance iranienne. Nuisance, parce que voyez-vous, il n’y a pas de force militaire colossale. Il y a des centaines de petits drones et de missiles qui donnent quelques centaines de frappes contre 10 000 objectifs atteints par les forces américaines. Vous avez la même chose dans les forces navales : il n’y a pas de sous-marins nucléaires, il n’y a pas de destroyers, il y a des petits bateaux qui bloquent le détroit d’Ormuz. Vous avez les proxys : il n’y a pas de grandes forces terrestres iraniennes, n’est-ce pas, il n’y a pas de défilés de chars, mais il y a des alliés dans toute la région qui déséquilibrent. Et finalement, vous avez dans le reste du monde des capacités de nuisance par attentats, par réseaux. Et c’est d’autant plus important que, effectivement, on a l’histoire depuis 40 ans de beaucoup d’attentats qui ont été menés contre des ennemis, des opposants à la République islamique dont des Iraniens, et puis aussi des Européens. Le vice-président du Parlement européen, l’Espagnol Vidal-Quadras qui est un ancien, eh bien a été attaqué au pistolet en 2023 parce qu’il est un soutien du Conseil national de la résistance iranienne. Donc, voyez-vous, il y a beaucoup de précautions à prendre.
Guillaume Lariche : Pour vous, la terre américaine, les États-Unis doivent craindre un attentat islamique sur leur sol ?
Gérard Vespierre : Alors, il y a différentes façons d’agir. Nous savons depuis quelques années qu’il y a des formules de guerre, n’est-ce pas, la guerre hybride, donc la guerre par opération cyber, de déstabilisation de réseaux informatiques qui arrivent à des réseaux de distribution d’eau par exemple. On se pose des questions actuellement dans le Minnesota. Donc il faut être présent et avoir présent à l’esprit, pardon, toutes les formes d’attaques possibles. Et vis-à-vis de cela, la France le 11 juin, donc c’est tout récent, et avec 16 autres pays européens, plus les États-Unis, le Canada, la Grande-Bretagne, l’Australie, la Nouvelle-Zélande, ont envoyé un avis, dirais-je, péremptoire à Téhéran en disant : « Nous connaissons vos projets. Arrêtez toute incursion de réseaux mafieux sous vos ordres en Europe. » Donc voyez-vous, déjà les gouvernements des « Five Eyes », comme on dit, les cinq puissances anglo-saxonnes plus 17 pays européens, ont dit formellement à Téhéran, et ces jours-ci, le 11 juin c’est tout récent : eh bien arrêtez, ne tentez surtout pas ça.
Guillaume Lariche : Gérard Vespierre, merci de répondre aux questions d’Europe 1. Je rappelle que vous êtes chercheur associé à la Fondation d’études pour le Moyen-Orient, région que vous maîtrisez parfaitement. Alors, en ce qui concerne donc les ambassades américaines qui appellent leurs concitoyens à se tenir prêts, sur le pied de guerre, j’ai envie de dire, pour éventuellement devoir quitter en urgence cette zone, que ce soit le Koweït, que ce soit le Qatar, enfin bref tout ce qui entoure Ormuz… Est-ce que la France devrait partager le même niveau de crainte, de consigne avec ses ressortissants ?
Gérard Vespierre : Actuellement, nous ne sommes pas disons une force d’intervention. Nous avons proposé effectivement…
Guillaume Lariche : (L’interrompant) Non mais les dommages collatéraux peuvent aussi exister, donc c’est pour ça que vous pensez que ça va être vraiment, précisément, que les Américains qui ont cette capacité à pouvoir être extrêmement chirurgicaux dans leurs frappes ?
Gérard Vespierre : Nous avons été aussi chirurgicaux dans les situations aux Émirats Arabes Unis, au Koweït où nous avons effectivement prévenu, par réseaux de SMS, nos ressortissants. Toutes les interventions au Liban, en Israël aussi où nous prévenons nos ressortissants. Donc nous envoyons éventuellement des avions, soit de lignes commerciales affrétés par le gouvernement, soit éventuellement des avions militaires A400, etc. Donc on a une capacité. Pour le moment, nous ne sommes pas forces d’attaque de premier rang, on a même été jusqu’à proposer des forces militaires mais pour mettre en ordre le détroit d’Ormuz, donc dans un cadre non-agressif, dans un cadre de restauration de la libre circulation. Donc je pense que nous ne sommes effectivement pas opposés, mais là aussi on est peut-être au niveau n-2 au lieu d’être au niveau n-1.
Guillaume Lariche : Gérard Vespierre, le Koweït est en proie à de nouvelles attaques de drones iraniens, ça frappe toujours tous azimuts autour du détroit d’Ormuz. Vous l’avez précisé, pas avec les mêmes moyens forcément, mais suffisamment des moyens de nuisance de la part du peuple iranien, de la République…
Gérard Vespierre : Du régime !
Guillaume Lariche : Du régime, bien évidemment, j’allais dire du peuple… du régime des mollahs, bien évidemment, merci de me reprendre. Il ne reste pas forcément grand-chose, même j’ai envie de dire plus rien, de l’accord USA-Iran signé à Genève mi-juin et qui devait mener à une désescalade réelle. Comment on peut changer les choses ? Est-ce qu’on va changer les choses ? À Versailles ?*
Gérard Vespierre : À Versailles, effectivement. Donc je crois qu’il faut dans cette situation très hybride, de paix et de guerre mélangées, accepter cette complexité. Accepter le blanc et le noir en même temps. Et donc, vous allez avoir dans les semaines à venir, espérons-le, non pas une extension du conflit mais toujours cette situation de coups de feu ponctuels, de menaces, et puis peut-être des signatures. Mais, si on prend beaucoup de recul, on s’aperçoit que cette situation-là, la guerre des 40 jours, la situation actuelle, fait suite à la guerre des 12 jours, l’an dernier. Avant la guerre des 12 jours, il y a eu quelques journées en 2024, 2025 de raids israéliens sur l’Iran. C’était le deuxième volet. Donc actuellement c’est le troisième. Et le premier volet, ça a été de réduire toutes les capacités du Hamas, du Hezbollah, d’aboutir à la chute de Bachar el-Assad, rendez-vous compte ! Et puis aussi de réduire fortement le pouvoir militaire des Houthis. Donc, il y a eu un premier volet de diminuer les capacités extérieures de l’Iran, deuxième volet de s’attaquer effectivement à ses moyens intérieurs, ses ressources, et troisième volet actuellement, donc de mettre vraiment, je dirais, les forces nécessaires pour aboutir, là, à la prochaine fois, à la chute du régime. On est, à mon humble avis, dans une phase ultime de préparation.
Guillaume Lariche : Europe 1 Soir, 20h21, une phase ultime de préparation. Elliot Maman, vous avez une question pour Gérard Vespierre.
Elliot Maman : Oui, jusqu’ici les Iraniens ont réussi à ne pas trop affecter les Américains dans leur quotidien, alors même qu’on pourrait estimer que dans la mesure où les États-Unis mènent une guerre notamment contre l’Iran, il aurait pu y avoir une volonté de menace, de réponse un peu plus symétrique. Mais enfin, on a en effet vu cette semaine qu’une quarantaine au total d’usines d’assainissement de l’eau aux États-Unis ont été touchées par des problèmes informatiques, on parle vraisemblablement d’attaques cyber. Donald Trump a dit qu’il ne s’agissait assurément pas des Iraniens, mais ce serait plus ou moins dans leur mode opératoire. Est-ce qu’on peut, en effet, s’attendre à une volonté des Iraniens de montrer qu’ils sont également capables d’affecter très directement la population américaine ? Est-ce que ce serait dans leur intérêt à l’heure actuelle ?
Gérard Vespierre : On l’a évoqué il y a quelques minutes, effectivement, ça peut être une opération qui est, dirais-je, attribuée aux gardiens de la révolution et à des équipes intermédiaires, bien évidemment, pour aboutir à ce genre de situation. La capacité de nuisance, elle est fondamentale pour les Iraniens, pour essayer de garder une rente, celle du détroit d’Ormuz, s’ils arrivent à mettre en place effectivement des moyens de paiement. Donc, pour obtenir cela, je pense qu’ils sont prêts à aller très très loin. Et c’est là où on est effectivement sur le fil du rasoir, aussi bien du côté iranien (jusqu’où ne pas aller trop loin aux États-Unis) que du côté américain (jusqu’où ne pas aller trop loin dans les bombardements en Iran). Donc on est sur ce chemin de crête, n’est-ce pas, pendant encore quelques semaines, quelques mois. Mais il faut s’attendre effectivement pour les États-Unis à des risques de nature nouvelle, justement. C’est la surprise, n’est-ce pas, c’est la règle numéro 1 de la guerre.
Guillaume Lariche : Est-ce que l’Iran a les moyens de ses ambitions, de pouvoir obtenir justement le péage dans ce détroit d’Ormuz à long terme ou absolument pas du tout, c’est juste impossible ?
Gérard Vespierre : Bah, les moyens oui, ils sont en train de les utiliser actuellement. Maintenant, est-ce que ces moyens-là vont être capables d’aboutir à ce résultat ? Ça c’est la question fondamentale, parce que là, les États-Unis ont sur les épaules la responsabilité du commerce et de l’économie mondiale. Si effectivement on va vers un baril à 100 dollars ou plus pendant des mois et voire des trimestres, là on est dans des situations très très très difficiles et ils en portent, vis-à-vis du monde et du monde occidental et du monde économique, une grande partie de la responsabilité. Donc, ils doivent faire le nécessaire.
Guillaume Lariche : Alors justement, est-ce que pour Donald Trump, cette guerre avec l’Iran, c’est un petit peu devenu son bourbier ?
Gérard Vespierre : C’est une épine du pied… effectivement, dans le pied plus exactement. Et je crois que là on touche un point très très intéressant d’un point de vue stratégique. On a devant nous un président américain qui a promis la paix en 24 heures en Ukraine, qui a promis la paix dans le monde, et qui se retrouve à une guerre continue en Ukraine et à un déclenchement en Iran. Qu’est-ce que cela veut dire ? Eh bien, cela veut dire, modestement à mon avis, que le président des États-Unis élu est un homme de micro, mais il n’est pas l’homme de la stratégie. La rivalité entre l’Iran et les États-Unis remonte au mois de septembre 1979, 53 diplomates américains détenus pendant 444 jours. La rivalité remonte au mois d’octobre 1983, 240 Marines tués à Beyrouth par la naissance du Hezbollah. On a affaire là à une situation de rivalité profonde, historique. L’alliance historique aussi avec Israël est là pour mener à bien la disparition de ce régime. Mais tout reposera sur la capacité intérieure, la capacité des Iraniens, de la résistance iranienne intérieure à basculer, à participer à ce basculement. Tout dépendra du peuple iranien. La révolution, le changement de régime, ne viendra pas de l’extérieur.
Guillaume Lariche : Europe 1 Soir, 20h25, nous sommes avec Gérard Vespierre, chercheur associé à la Fondation d’études pour le Moyen-Orient. Michel Faied a une question à vous poser.
Michel Faied : Non, moi je ne pense pas que, en fait, les Iraniens puissent réellement bloquer le détroit d’Ormuz dorénavant. Parce que depuis que Donald Trump a déclaré le document d’entente comme étant terminé, « over » comme il avait dit, en fait, les Américains ont bombardé systématiquement Bandar Abbas, l’île de Qechm, et Jask. Ce sont les trois endroits que les Iraniens voulaient utiliser pour bloquer le détroit d’Ormuz. Et donc, les frappes sont devenues très stratégiques. Et en plus de ça, sur les missiles balistiques, Donald Trump a visé précisément ces derniers jours, ces dernières semaines, la ville de Tabriz où il y a la plus grande fabrique de missiles balistiques. Donc on voit que les Américains sont passés, en fait, de bombardements (ils en avaient fait 2000 lors de la guerre de 40 jours avec les Israéliens, un peu tout azimut )…
Gérard Vespierre : 10 000.
Michel Faied : Ok, peut-être, je ne sais pas, je suis pas le Pentagone. D’accord, d’accord. Mais enfin ce que je veux dire, c’était un peu tout azimut, alors que là, ça semble beaucoup plus ciblé, beaucoup plus précis, dans le but justement d’empêcher que les Iraniens aient la capacité de fermer le détroit d’Ormuz. Et c’est d’autant plus important pour les Américains d’empêcher les Iraniens de bloquer le détroit d’Ormuz que maintenant les Houthis disent qu’ils veulent en faire de même au détroit de Bab-el-Mandeb. Donc en fait, il y en aurait deux détroits bloqués.
Gérard Vespierre : Alors, sur Ormuz je crois que la réponse américaine la plus appropriée, c’était de prendre les Iraniens à leur propre jeu : « Vous voulez bloquer Ormuz ? Eh bien nous, nous bloquons Ormuz pour vous. Nous interdisons, par la présence de notre flotte, les mouvements des bateaux iraniens, entrants et sortants. » Et donc, là, vous avez un levier économique énorme dans une situation intérieure économique vraiment très très mauvaise. Donc là on a effectivement une capacité, les États-Unis et Israël ont une capacité d’assécher encore plus l’économie iranienne. Bon, donc ça, je pense que c’est le point le plus stratégique. Ce à quoi vous faites référence, je suis très très prudent, parce que la géographie maintenant évolue beaucoup avec l’armement. Ce n’est pas parce que vous contrôlez effectivement l’intérieur, le cœur du détroit d’Ormuz, que vous maîtrisez Ormuz, puisque les frappes se font par missiles et drones. Donc finalement, toute installation, tout camion avec des missiles à son bord, pouvant sortir d’un hangar à 300 ou 500 km, peut viser des navires qui transitent par Ormuz. Donc ça, c’est la grande, je dirais, innovation que l’on voit se dérouler en Ukraine aussi. Vous avez une capacité d’un pays de frapper son adversaire à 3000 km de profondeur. Donc là c’est la même situation. Donc le problème de sécuriser militairement Ormuz est très difficile parce qu’il faudrait finalement démilitariser d’un point de vue missiles et drones un territoire… eh bien je vais vous dire un chiffre.
Michel Faied : 3 fois plus grand que la France ?
Gérard Vespierre : Non. Déjà la France. L’Iran, c’est 3 fois la France. Donc déjà de sécuriser un tiers, le long de la côte persique, voilà, avec 2 ou 300 kilomètres de recul…
Guillaume Lariche : Alors justement Gérard Vespierre, on a le journal britannique The Telegraph : Washington et Israël envisagent a priori un blocus terrestre pour accroître la pression sur Téhéran. Donald Trump et Benjamin Netanyahou auraient évoqué l’option cette semaine lors de leur rencontre mardi à Téhéran. Est-ce que vous croyez à ce blocus terrestre alors que vous venez de nous dire que justement, au niveau maritime c’est déjà très compliqué ? Il nous reste une grosse minute.
Gérard Vespierre : La difficulté du blocus terrestre de l’Iran est à mon avis très très grande dans la mesure où je pense qu’il y a au moins six pays riverains, peut-être plus, voilà comme ça immédiatement en vous donnant un chiffre. Donc, d’avoir la capacité de bloquer le commerce avec le Pakistan, avec l’Afghanistan, avec la Turquie, me semble vraiment très audacieux. Mais ça peut être aussi un moyen diplomatique de pression disons : « Si vous continuez, on va vraiment, cette fois-ci, vous réduire en cendres d’un point de vue économique. »
Guillaume Lariche : Merci beaucoup Gérard Vespierre d’avoir répondu aux questions d’Europe 1 ce soir. Je rappelle que vous êtes
chercheur associé à la Fondation d’études pour le Moyen-Orient et puis aussi fondateur, et ça c’est une bonne nouvelle, du média en ligne Le Monde Décrypté.
Gérard Vespierre : Merci à vous de votre gentillesse.
Guillaume Lariche : Merci monsieur Vespierre. J’étais en compagnie de Michel Faied également ce soir dans Europe 1 Soir, analyste géopolitique et auteur du livre « Après la guerre » paru chez Fayard. Et puis Elliot Maman, journaliste indépendant et chroniqueur politique. Merci messieurs.
Elliot Maman / Michel Faied : Merci Guillaume.
Guillaume Lariche : Et à bientôt autour de cette table. 20h30, tout de suite l’heure de retrouver Frédéric…


