Russie : que se prépare-t-il à Moscou ?

photo Moscou

Article paru sur le site de La Tribune le 18 novembre 2020

Depuis quelques jours la Russie accumule des informations nouvelles. Informations sur la santé du président, et remaniement ministériel. A cela s’ajoute une situation économique et, sanitaire, très préoccupante. Enfin, cet ensemble culmine avec des difficultés politiques extérieures et intérieures. A quoi faut-il s’attendre prochainement à Moscou ?

Dans une situation économique et sanitaire compliquée, des informations sont apparues dans les médias occidentaux concernant la santé du président. Depuis un certain temps déjà, des inquiétudes s’exprimaient de façon informelle. Mais la sortie d’articles de presse sur le sujet lui donne une autre dimension.

La santé présidentielle

Vladimir Poutine avait révélé l’an dernier un visage nouveau, qui n’était pas de mise avec son image d’homme très sportif. Un épaississement des traits, qui pour nous, Français, pouvait évoquer un début de visage pompidolien.

Le 6 novembre, des sources russes concordantes relayées par le journal « The sun » évoquaient l’intention du président russe, poussé par sa famille de quitter le pouvoir, son état de santé commençant à visiblement se dégrader. Lors d’apparition récente à la télévision, il aurait laissé entrevoir des signes de maladie neuro-dégénérative (Parkinson) doigts contractés, raideur de la main droite.

Seulement quatre jours après la publication de ces articles, le porte-parole du Kremlin démentait. Sans surprise, Dimitri Peskov affirmait que le président âgé de 68 ans était en « excellente santé », ajoutant que les « bruits de couloir » à ce sujet étaient complètement absurdes.

Mais, le 12 novembre, des images vidéo issues d’une réunion concernant la reconstruction en Syrie ont laissé entrevoir un président avec une gestuelle main droite, main gauche, très contrôlée, la main gauche venant protéger la droite.

Cette situation connaîtra-t-elle rapidement des éclaircissements ou un dénouement ? En tout cas, le monde politique russe bouge aussi.

Un remaniement ministériel, et une nouvelle loi

De façon étonnement concomitante par rapport aux évènements ci-dessus, le 9 novembre, le Premier ministre, Mikhaïl Michoustine, a proposé de promouvoir Alexander Novak, ministre de l’Énergie, au rang de vice-Premier ministre. S’agit-il d’un mouvement favorisant le cercle énergétique proche du président ?

Il faut en effet rappeler qu’Igor Setchine, le président de Rosneft, deuxième producteur de pétrole de Russie, est un ami de Vladimir Poutine. Ils se sont rencontrés dès le début des années 1990 dans les cercles du pouvoir à Saint-Petersbourg. Igor Setchine, est volontiers présenté comme le « Richelieu » du président. Y-aurait-il des tensions entre les cercles du pouvoir, celui issu des structures de forces, et celui des oligarques de l’énergie ? Vladimir Poutine a profité de ce remaniement pour limoger trois autres ministres, ceux des Transports, des Ressources naturelles, et de la Construction. Mise en ordre de la maison avant un départ ?

Ce signal politique n’est pas isolé. S’y ajoute, en effet, tout à fait opportunément, le vote par les députés, mardi 17 novembre, en première lecture, d’un texte exonérant toute personne ayant exercé la fonction de président « de toute poursuite criminelle ou administrative » et lui garantissant de ne pouvoir être « ni arrêtée, fouillée ou interrogée ».

A ce jour, la Russie n’a qu’un seul ancien président, Dimitri Medvedev, qui était l’objet d’investigation par l’opposant Alexeï Navalny pour corruption, avant que ce dernier subisse une tentative d’empoisonnement. Et un jour, il y aura un autre ancien président, Vladimir Poutine, qui sera ainsi bien protégé.

Cette nouvelle situation survient dans un contexte sanitaire et économique compliqué.

Situation sanitaire et économie

Comme de très nombreux pays, la Russie fait face à une seconde vague du Covid-19 particulièrement sévère. Les données officielles annoncent en effet des chiffres de contamination deux fois supérieurs à ceux du printemps dernier. Le cap des 22.000 nouveaux malades par jour a été franchi cette semaine, portant le nombre des personnes touchées par la maladie à 1.332.000

Officiellement toujours, le nombre de décès a atteint le chiffre de 33.931. Mais une simple lecture des statistiques nationales fournies par l’agence officielle Rosstat remet en question un tel chiffre. Pendant la seule période d’avril à août, le nombre de décès « excédentaires » par rapport à la même période de 2019 est de 45.663…

Ce chiffre de surmortalité permettrait d’estimer le nombre de décès, depuis le début de la pandémie jusqu’à ce jour, à environ 120.000. Selon un sondage du site d’information VTimes, repris par The Moscow Times du 5 octobre, 74% des médecins russes ne croient pas aux statistiques officielles du Covid-19 ! La situation sanitaire, dont la gestion a été décentralisée vers les régions, est probablement plus sérieuse que les pouvoirs officiels ne le disent.

A cela, et en liaison avec les conséquences de cette crise sanitaire, s’ajoute les difficultés économiques. La diminution de 20% des volumes de pétrole exporté, et la baisse de 40% de son prix, par rapport à la situation d’avant crise, pénalisent à la fois l’économie russe et les recettes budgétaires.

Le rouble en a directement subi les effets, perdant plus de 20% de sa valeur depuis le 1er janvier. Cela va contribuer à l’augmentation de l’inflation, et poser un problème de politique monétaire à la banque centrale, le taux d’inflation dépassant probablement le taux directeur…

Des décisions seront à prendre en 2021. Si la situation intérieure est délicate, la situation extérieure pose aussi quelques problèmes au gouvernement russe.

La situation de l’étranger proche, et plus lointain

Même si la situation en Biélorussie ne s’est pas détériorée, la situation du pays et de son dirigeant ne peuvent rester en l’état. Les manifestations réclamant son départ continuent. Elles mobilisent un peu moins de personnes avec le temps, et le pouvoir compte sur cette usure, mais le premier mort attribué au comportement des forces de l’ordre, lors du dernier week-end, représente un risque d’escalade de la violence.

La Russie ne souhaite nullement lâcher Alexandre Loukachenko, comme elle ne souhaite pas lâcher Bachar Al Assad, mais le temps n’est pas toujours un facteur positif. L’un et l’autre ne sauront rester indéfiniment au pouvoir.

En outre, le 15 novembre, les résultats des élections présidentielles en Moldavie ont vu la candidate, pro-européenne, battre le président sortant, pro-russe. Il lui reste à obtenir une majorité parlementaire lors des prochaines élections législatives, mais la dynamique anti-corruption est bien lancée, avec 57% des voix.

Le ciel est donc gris aussi à l’extérieur. Car même si l’intermédiation russe a été décisive dans l’arrêt du conflit entre l’Azerbaïdjan et l’Arménie, c’est la Turquie qui a été à l’initiative de ce conflit, et qui en tire les principaux bénéfices, en termes de leadership dans le Caucase, et d’accroissement d’influence.

Mais les principaux défis pour le pouvoir russe, dans cette décennie, et quel que soit le dirigeant sont avant tout, internes.

La terrible décennie 2020-2030

Il ne s’agit nullement de « noircir le tableau », mais les défis qui se posent à la société russe dans les années à venir sont nombreux et fondamentaux.

Depuis plusieurs années, la société russe fait face à un problème de natalité. Comme le dit Vladimir Poutine : « La crise démographique est un défi historique ». Il n’y a plus que 146 millions d’habitants, dans le pays le plus vaste du monde (il y a plus de Français et d’Allemands réunis que de Russes!). Le taux de fécondité est descendu à 1,5 enfant par femme. Malgré les incitations financières accordées aux familles, la Russie se dirigera vers les 140 millions d’habitants au cours de cette décennie.

La Russie occupe le deuxième rang mondial pour la production de pétrole. Mais la crise du Covid-19 et la crise climatique vont diminuer plus vite que prévu la consommation mondiale. Les exportations d’hydrocarbures russes en volume et en valeur vont plafonner et diminuer. Or elles représentent 40% des recettes de l’État. Lors de la précédente crise des prix pétroliers, en 2016, Dimitri Medvedev avait décidé une baisse de 10% du budget de l’État… Les «15 glorieuses » qui avaient vu le prix du pétrole passer entre 2000 et 2015, de 18 à 108 dollars le baril, donc assoir 15 années de croissance en Russie, sont terminées. Comment remplacer ce trésor naturel ? Énorme défi économique.

L’arrivée de Vladimir Poutine a mis en place un pacte entre le pays et ses dirigeants : rendre au pays sa fierté et sa dignité, créer une croissance économique, tout en acceptant une limitation des libertés individuelles. Ce pacte est en train d’être rompu.

La croissance économique, depuis plusieurs années, n’est plus au rendez-vous, et cela se poursuivra. Les choix du « rayonnement extérieur » comme l’intervention en Syrie, qui entame sa sixième année, ne sont pas reconnus comme nécessaires. En 2018, dans les manifestations, on pouvait entendre scander : « Pas la Syrie, nos retraites ! ».

Le modèle autoritaire et la corruption sont contestés aux portes de la Russie, hier en Ukraine, aujourd’hui en Biélorussie. Que produira le retour d’Alexeï Navalny ? Quoi qui se passe dans les prochaines semaines au Kremlin, la Russie se trouve en face de défis majeurs.

L’année 2021 nous proposera-t-elle un changement à la fois à Washington et, à Moscou ?

Article traduit et repris sur le site russe inosmi.ru – 46 787 vues

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