L’Asie Centrale, une voie entre opportunités et contraintes

L’Asie Centrale, une voie entre opportunités et contraintes

Article paru sur le site de la Tribune le 20 avril 2026

L’enclavement continental des 5 pays d’Asie Centrale ne les tient pas à l’abri des évolutions du monde. Éclatement de l’URSS, montée en puissance de la Chine, et guerre en Ukraine, ont créé autour d’eux une très forte dynamique géopolitique et économique. Après un 20ème siècle tranquille, adaptations et développement accéléré sont devenus la règle du 21ème siècle pour les « 5 Stans ». Énergie, logistique et finances constituent leurs priorités. Petite superficie ou faible population ne constitue pas une protection vis-à-vis de cette nécessaire évolution, à l’exemple du Kirghizistan.

Dans le temps long, l’Asie Centrale a connu une évolution que peu de régions du monde ont vécue. Après avoir fait face à sa conquête par l’Empire russe au 18ème et au 19ème siècle, puis sous la domination de l’URSS, les 5 Républiques socialistes soviétiques d’Asie Centrale, ont choisi la voie de l’indépendance dans les années 1990. Au 21ème siècle, elles sont au cœur d’un grand affrontement. Kazakhstan, Kirghizistan, Tadjikistan, Turkménistan, et Ouzbékistan sont devenus un centre d’intérêt stratégique majeur, par le cumul de leur position géographique de corridor, et de leurs ressources naturelles.

Le grand jeu en Asie Centrale

La mise en place par Moscou de l’Union Economique Eurasiatique en 2015 et de son organe de décision le Conseil Suprême Économique Eurasiatique en 2019 structure la stratégie russe dans la région. Le Kremlin entend consolider son rôle de pivot en Asie Centrale face à la Chine. Mais cette dernière est dix fois plus peuplée, et dispose d’un PIB huit fois supérieur…

Pékin de son côté a créé en 2001 l’Organisation de Coopération de Shangaï (OCS), incluant la Russie membre fondateur. Mais 20 ans plus tard, elle a mis en place un sommet Chine-Asie Centrale, dont le Kremlin ne fait pas partie… ! Cette structure est maintenant dotée d’un secrétariat permanent, se réunit désormais, au niveau des chefs d’État, tous les deux ans. Elle constitue un parfait relais politico-économique aux Nouvelles Routes de la Soie…qui ne passent pas par Moscou…

De son côté Washington a mis en place à partir de 2015 une structure dite C5+1, réunissant les 5 États d’Asie Centrale et les États-Unis, dans un cadre ministériel. 2025 a vu un important changement en réunissant les 6 chefs d’État, à la Maison Blanche, et encore plus symbolique, dans le bureau ovale. Les États-Unis ont ainsi voulu montrer par l’image l’importance du changement de niveau diplomatique, et donc du niveau des liens économiques et politiques qu’il impliquait. Ressources énergétiques, terres rares, et présence géopolitique au cœur du monde russo-chinois constituent de formidables motivations.

L’Europe ne saurait être absente

À l’évidence, l’Union Européenne ne peut se désintéresser du centre asiatique de son continent. La stratégie de l’UE pour l’Asie Centrale, présentée en 2007, fut le document fondateur. Des révisions sont intervenues en 2015 et 2019, puis 2023, renforçant les coopérations bilatérales et multilatérales, et précisant les priorités : le dialogue politique, les liens économiques, l’énergie et le climat, la sécurité, et les échanges humains. À l’image de la Chine et des Etats-Unis, un premier sommet UE-Asie Centrale au niveau des chefs d’État et des présidents de la Commission et du Conseil Européen a eu lieu à Samarcande en avril 2025.

La France a suivi un chemin régulier d’accélération de ses relations avec l’Asie Centrale, accompagnant l’évolution de l’Union Européenne, et tenant compte des événements géopolitiques majeurs. Le Kirghizistan a été un partenaire important pendant la dizaine d’années d’intervention en Afghanistan. Le Kazakhstan joue maintenant le rôle de partenaire majeur.

L’Asie Centrale au milieu des opportunités et des contraintes

Le potentiel des ressources stratégiques des 5 pays d’Asie Centrale, hydrocarbures, uranium, terres rares, le choc de la guerre lancée par la Russie en Ukraine, et leur position de corridor logistique entre la Chine, la Russie, et l’Europe, ont créé une dynamique jusqu’alors inconnue d’opportunités de développement. Se sont ajoutées des contraintes auxquelles ils n’étaient pas préparés, dans le domaine financier, bancaire, et réglementaire.

Le bouleversement et les pressions, dues aux sanctions économiques et financières contre la Russie, dans le cadre du conflit en Ukraine, compliquent la situation. Les ouvertures ou tentatives d’ouvertures de nouveaux canaux de distribution, et de nouveaux parcours financiers, à grande échelle sont difficiles. Les pays d’Asie Centrale leurs réseaux bancaires et financiers représentent des réceptacles naturels pour canaliser l’accélération des échanges économiques et financiers entre Moscou et Pékin.

Le Kirghizistan exemple de transformation

Comme ses quatre voisins, le Kirghizistan est soumis aux bouleversements des réseaux commerciaux, et aux pressions liées aux contournement des sanctions imposées à la Russie par les Etats-Unis et l’Union Européenne. Ceci constitue un des volets des actions et contrôles que son administration doit effectivement mettre en place.

Mais ce pays travaille aussi à adopter les standards internationaux de conformité, par exemple en créant la création de la Zone d’Investissement de Tamchy. Cette décision intervient au moment où l’Union Européenne représente pratiquement 25% des échanges commerciaux des 5 pays d’Asie Centrale, et 40% des investissements entrants. Cette initiative de Zone Spéciale d’Investissement correspond donc au besoin des investisseurs, offrant stabilité, et croissance à long terme. La zone de Tamchy opérera juridiquement sous les principes de la « Common Law » anglaise, soutenu par un mécanisme indépendant de résolution des différends. Son cadre permet ainsi une pleine mobilité du capital, des transactions dans toute monnaie, et garantit un rapatriement de 100% des profits. L’environnement fiscal est donc clair. Les initiatives comparables dans les pays du Golfe montre que la communauté des investisseurs internationaux apprécie ces réglementations simplifiées, et que cela profite au pays hôte.

Le Kirghizistan souhaite ainsi pouvoir maintenir son taux de croissance qui a atteint 11% en 2025, et offre ainsi, régionalement, une plateforme concrète de croissance, et de conformité.

Les opportunités bilatérales

En novembre 2023 un entretien entre Emmanuel Macron et son homologue Sadyr Japarov a marqué une étape importante dans les projets de développement économique, avec le déroulement d’un forum d’affaires franco-kirghiz.
Le pays connaît une accélération massive de projets énergétiques, en particulier dans l’hydroélectricité, domaine dans lequel la France possède une solide expérience. Le Kirghizistan prévoit en effet 2 à 3 projets de nouvelles centrales hydroélectriques par an d’ici 2029 avec un projet majeur tripartite, incluant le Kazakhstan et l’Ouzbékhistan. Ce dernier représente un investissement de plusieurs milliards d’Euros, avec le soutien de la Banque mondiale et de la BERD.

Une contribution française à ce projet se placerait dans la droite ligne de l’accord de partenariat et de coopération renforcée signé entre l’UE et le Kirghizistan en 2024…

Géographiquement situés à un carrefour entre Chine, Russie, et voie vers l’Europe depuis Pékin, les 5 pays d’Asie Centrale vivent depuis quelques années une accélération de leur développement, dans un cadre géopolitique perturbé. Ils doivent donc faire face à la fois aux contraintes que cela leur impose, et saisir les opportunités domestiques et internationales qui se présentent.