Russie : un triple signal d’alarme ?

Russie : un triple signal d’alarme ?

L’opération militaire spéciale, pourtant lancée par 150.000 hommes et plus de 3.000 véhicules blindés, devait être de courte durée, quelques semaines. L’objectif était de faire de l’Ukraine une Biélorussie bis, pleinement alignée sur Moscou, ayant quitté l’orbite européenne et atlantique. Mais 50 mois plus tard, cette offensive a permis de prendre le contrôle de seulement 15% du territoire ukrainien. L’écart entre le réel et l’objectif, dans le temps et l’espace, finissent par faire retentir en Russie plusieurs signaux d’alarme.

L’invasion de l’Ukraine en février 2022, a fait suite à la prise de contrôle de la Crimée en mars 2014. Elle devait constituer une étape clé, par son importance géopolitique et sa symbolique culturelle, dans la « Revanche de l’Empire », trente-deux ans après sa chute. De ce fait, elle ne pouvait qu’être programmée et préparée avec minutie, vue son ampleur. La prise de contrôle d’un pays trois fois plus grand que la Biélorussie, et quatre fois plus peuplé, constituait un objectif de haut niveau. La difficulté de l’atteindre a été masquée par l’aveuglement dont toute idéologie est porteuse. L’écart entre la dure réalité de 2026 et l’objectif rêvé n’en est que plus grand et plus douloureux.

Le coût de la guerre, premier signal

La longueur de ce conflit de 50 mois, et le modèle stratégique de guerre de tranchées auquel il a abouti a généré un coût humain que le pouvoir russe a décidé d’accepter, mais auquel ni l’armée, ni la population russe n’était préparés.

Les instituts et Think Tanks spécialisés, situent les pertes humaines russes, morts et blessés, entre 1 et 1,2 million d’hommes… Coût humain d’autant moins accepté que le peuple russe n’y a été nullement préparé, et que dans sa profondeur il n’a jamais ressenti le besoin de cette reconquête. Pourquoi attaquer un frère ou un cousin ukrainien, qui ne vous a jamais agressé, et n’en a jamais montré l’intention… ?

A cette situation des hommes, s’ajoute le bilan des matériels détruits. Selon l’organisme ORYX qui ne comptabilise que des pertes et destructions visuellement confirmées, plus 4100 chars russes ont été détruits ainsi que 380 avions et hélicoptères. Il convient d’y ajouter les pertes de véhicules blindés et d’artillerie. Pour quel résultat ? 15% du territoire ukrainien, et un front pratiquement stabilisé depuis 2023, sur une ligne de plus de 1.000km. En dehors de toutes les déclarations de propagande ou communication, quel peut être l’état d’esprit de l’État-Major russe et des structures de commandement ?

Lors de la 2ème guerre mondiale il a fallu moins de 4 ans à l’URSS pour absorber l’attaque de l’armée allemande, atteignant pratiquement Moscou, et prendre en retour la capitale du Reich. 80 ans plus tard, en étant l’attaquant depuis ses propres frontières, l’armée russe a été stoppée pendant plus de 4 ans par une armée d’un pays 4 fois moins peuplé. Le ministre de la défense Sergueï Choïgou, ami intime du président, en poste depuis 2012 a été muté en mai 2024… Quel peut être l’état d’esprit à l’intérieur de l’armée russe ? Elle ne possédait qu’un seul porte-avions, lancé en 1985, qui vient d’entrer en démolition.

L’armée russe dispose d’un imposant arsenal nucléaire, balistique terrestre et maritime par ses sous-marins, mais ne dispose plus de moyens de projection de forces pour jouer un rôle géopolitique mondial. Par ses stratégies hybrides et cyber, elle est à même de créer un très fort niveau de nuisance contre ses adversaires. Mais elle n’est plus à même de mener et de gagner une guerre classique frontale.

La situation économique, deuxième signal

Le doublement du budget de la défense, à hauteur de 60 milliards de dollars, a permis à Moscou d’afficher en 2023 et 2024 un taux de croissance économique de plus de 3%. Mais la baisse progressive des revenus pétroliers et gaziers, enregistrant à la fois une baisse des volumes et des prix de vente, n’a pas permis de maintenir cette tendance, dont les militaires n’avaient pas forcément besoin. La croissance du PIB en 2026 est attendue à moins de 1%.

La priorité absolue semble s’être située dans la protection du taux de change du Rouble. Une trop forte baisse de la monnaie aurait encore accéléré l’inflation proche de 10% en 2024 et 2025. Une politique de taux élevé de la part de la banque centrale (18% maintenant 14,5%) a efficacement contribué à maintenir le Rouble, mais a considérablement réduit les capacités d’investissement des entreprises et des particuliers. Les ventes automobiles ont diminué de 25% en 2025 par rapport à l’année précédente, conduisant les constructeurs chinois à s’interroger sur le maintien de leur production locale…

La baisse des revenus de l’État, conséquence de la baisse des revenus pétroliers et gaziers a poussé le gouvernement russe a proposé pour 2026 la plus forte hausse d’impôts et taxes depuis plus d’une décennie. Trois mesures sont particulièrement importantes : hausse de la TVA de 20 à 22%, abaissement de son seuil d’exonération de 600.000 Euros à 100.000 Euros de chiffre d’affaires annuel, et augmentation de l’impôt sur les bénéfices de 20 à 25%. Ces décisions impactent donc l’ensemble des agents économiques, ménages, artisans, commerçants, PME et grandes entreprises. Les effets les plus immédiats ont été chez les commerçants, comme le montre le nombre de fermetures à Moscou et Saint Petersburg. L’abaissement du seuil d’exonération de la TVA en a été la cause principale, forçant les commerçants à augmenter leur prix de 22%, ou à baisser leur marge d’autant, ou une combinaison des deux.

Les fortes tensions sur les prix des produits pétroliers et gaziers, liées au conflit au Moyen-Orient, peuvent apporter une amélioration ponctuelle à l’économie russe. Mais les judicieuses frappes iraniennes sur les installations de GNL au Qatar, pourraient être un facteur bienvenu pour aider l’allié russe à bénéficier de prix mondiaux élevés, pendant un temps beaucoup plus long……Tu m’aides, je t’aide, politesses entre alliés stratégiques.

Le coût sociétal, troisième signal

En plus des pertes humaines militaires élevées, un deuxième facteur est venu affecter la société russe, l’émigration.

Certes ce mouvement a concerné une très faible partie de la population, moins de 1%, environ un million, à deux périodes différentes. Cette émigration a été très majoritairement composée d’hommes appartenant pour la plupart à la tranche d’âge des 20-40 ans. La motivation des premiers départs, dès 2022, relève du refus politique de la décision de la guerre, en plus camouflée en opération spéciale. La seconde vague reflète la peur d’être enrôlé.

Les départs se sont faits en très grande majorité vers des pays n’ayant pas d’obligation de visa pour les citoyens russes, Kazakhstan, Géorgie, Arménie, Turquie, Dubaï.

Au total, à travers les conséquences militaires et civiles du conflit avec l’Ukraine, un peu plus de 2 millions de jeunes russes ont vu leur vie basculer. Ce nombre dans une tranche d’âge resserrée, et appartenant à un niveau d’éducation supérieur à la moyenne, affecte à la fois le marché du travail, et donc les entreprises, mais impacte également l’équilibre sociale de la population.

À cette situation sociétale, s’ajoute la situation économique où l’inflation érode le pouvoir d’achat, et impacte donc le niveau de vie des foyers des plus modestes et des retraités.

Des vibrations sociétales

Dès lors il n’est pas surprenant de découvrir, à travers un sondage de l’institut Levada, que 66% des russes souhaitent une transition vers l’ouverture de négociations de paix avec l’Ukraine. Le poids de la guerre se fait donc maintenant majoritairement sentir dans la population russe.

Mais le trouble dans la situation sociétale est peut-être plus profond. Assisterions-nous à un délitement du pacte social. Il en existe effectivement un, relevant du non-écrit, informel entre le peuple et le pouvoir. Il peut se résumer de la façon suivante : « Redonnez-nous la fierté d’être russe, augmentez notre niveau de vie, en échange nous acceptons une limitation de notre liberté individuelle ».

La guerre a abaissé la fierté d’être russe, conflit non demandé par le peuple, attaque d’un pays frère, sentiment d’un pouvoir qui cache en permanence la réalité… !

Le niveau de vie recule à travers l’inflation, une croissance à zéro en dehors de l’industrie de guerre, et des taux d’intérêt au sommet. Il s’y ajoute une pression fiscale, générale jamais vue depuis une dizaine d’années.

En conséquence, la privation de liberté, très réelle, est de plus en plus lourdement ressentie, et de moins en moins acceptée, remettant totalement en cause le pacte social informel. Le poids de la fermeture des réseaux sociaux internationaux se fait sentir en particulier dans la jeunesse. De plus, la population voit que l’État n’est plus à même de le protéger des frappes des drones et missiles ukrainiens. Les infrastructures essentielles, aéroports, raffineries, immeubles à Moscou ou dans ses faubourgs sont touchés.

L’ours russe se mettrait-il à gronder ? La population russe se met peut-être à gronder, mais pour le moment, silencieusement, un grondement intérieur en quelque sorte….

Cette fissure, qui n’est pas une fracture, se ressent dans le monde politique, qui connaît lui aussi ses propres fissures, entre nationalistes et économistes, idéologues et pragmatistes….

Le pouvoir se réfugie dans la communication, Vladimir Poutine, en 2026 vient d’assister à des spectacles de jeunes danseuses, et embrasse les enfants… comme en 2023, pour adoucir la réalité d’une guerre incomprise, coûteuse et destructrice.

Les rumeurs enflent autour du pouvoir, arrestation de membres de la garde rapprochée de hautes personnalités, à l’image de proches de l’ancien ministre de la défense, Sergueï Choïgu, pourtant ami intime du président. Stratégie préventive de dissuasion de la part du présideent : « voyez ce qui arrive à vos collaborateurs, et qui pourrait s’appliquer à vous, même si vous êtes très proches de moi…. »

Des élections législatives à la Douma, sont prévues dans quelques mois, du 18 au 20 septembre 2026. Il ne faut pas s’attendre à un renversement électoral. Le taux de participation, réel, sera particulièrement intéressant à évaluer… Un groupe d’opposants ou « de critiques » oseraient-il apparaître au dernier moment ?
Vladimir Poutine a déclaré de façon informelle à des journalistes, le jour de la commémoration de la victoire de la grande guerre patriotique : « la guerre (en Ukraine) se dirige vers sa fin…. » Même dans les régimes très autoritaires, il restera toujours…des sujets,….dont il faut tenir compte, car ce sont eux que le pouvoir envoie à la guerre… !
Il faut remonter assez loin dans le temps pour retrouver autant de fissures dans la société russe….