OTAN, toujours des défis 77 ans après sa naissance.

OTAN, toujours des défis 77 ans après sa naissance.

Article de Gérard Vespierre, paru dans l’ouvrage collectif L’OTAN & l’autonomie stratégique
Quel avenir pour l’industrie de défense européenne ?, publié aux éditions Nuvis sous la direction de Marie-Astrid Jacottet.

La particularité fondamentale de cette alliance, militaire, consiste en sa nature et mission défensive. Elle fut créée en 1949 au cours du Blocus de Berlin érigé par les forces militaires de l’Union Soviétique. Dans cette opération l’URSS a basculé, vis-à-vis des pays occidentaux, de la position d’allié pour vaincre l’Allemagne hitlérienne, à celle d’adversaire. En cette même année, le Kremlin faisait exploser sa 1ère bombe nucléaire.

L’OTAN a donc assumé une deuxième particularité, celle d’assurer la sécurité de ses membres dans un environnement militaire mondial totalement nouveau, l’entrée dans l’ère nucléaire.

Son but dès sa naissance fut d’assurer la sécurité, donc la protection de ses membres, en créant une dissuasion globale, vis-à-vis de l’Union Soviétique, adversaire idéologique et militaire, établi.

Au vu de ses 77 dernières années, la mission a été pleinement accomplie, les pays membres de l’alliance n’ont pas connu de conflit avec l’URSS, ou maintenant, la Russie. Mais, une situation nouvelle, s’est créée le 24 février 2022, quand l’armée russe a envahi l’Ukraine. Nous ne rentrerons pas, ici, dans les raisons profondes de ce conflit, mais par contre, il est impératif d’en tirer les conséquences, le plus rationnellement possible, pour l’alliance et ses membres.

L’OTAN et les conséquences de la guerre en Ukraine

L’alliance a décidé qu’elle n’interviendrait ni globalement, ni par l’action directe des forces armées d’un de ses membres. Les membres de
l’OTAN ont pris par contre la décision politique et militaire d’aider l’Ukraine en lui fournissant les armements dont elle avait besoin dans son combat. La détermination de la population ukrainienne à affronter l’armée russe, et l’aide apportée, y compris dans le domaine du renseignement, ont empêché les forces russes de s’emparer de Kiev. L’opération militaire spéciale, selon la formulation russe, ne parvenant à prendre le contrôle du pays en quelques semaines, s’est transformée en guerre classique qui dure depuis plus de 1300 jours…accumulant plus d’un million de morts et blessés….

Se classant 3ème armée du monde, l’armée russe n’est parvenue qu’à conquérir un peu plus de 15% du territoire ukrainien. Avec l’annexion de la Crimée en 2014, elle exerce donc son contrôle sur pratiquement 20% du territoire de son voisin.

Ce résultat ne correspond absolument pas à l’objectif qui lui avait fixé de « libérer » l’Ukraine en quelques semaines. En conséquence mener une guerre symétrique de plusieurs années n’était pas dans les plans qu’elle avait défini pour y parvenir.

La crédibilité d’une attaque russe élargie

Il devient alors très difficile de concevoir que, devant cet objectif limité, et non atteint, elle ait l’ambition, et les moyens, de se lancer dans un conflit plus étendu. L’hypothèse d’une attaque frontale des pays de l’OTAN de la Roumaine aux pays Baltes, requiert des effectifs et des moyens militaires en dehors de sa portée. Une attaque limitée sur un pays Balte ne peut se faire sans préparatifs repérables par satellite, et préparation d’une réponse. L’une comme l’autre revient au déclenchement de l’article 5 de la Charte de l’OTAN engageant les pays de l’alliance dès lors que l’un deux est attaqué.

Les pays de l’Union Européenne représente 450 millions d’habitants, et atteignent le chiffre de 520 avec la Grande Bretagne. Il s’ajoute les États-Unis, le Canada et la Turquie, soit au total presque un milliard de citoyens. Les 145 millions de russes peuvent-ils de permettre d’envisager un affrontement dans une telle disparité ? Le PIB des pays de l’OTAN approche des 50.000 milliards de dollars…. comparé au 2.200 de la seule Russie…. ! Le budget militaire cumulé de tous les pays de l’OTAN dépasse les 1300 milliards de dollars, soit presque 10 fois celui de la Russie, actuellement.

Et, il faut également tenir compte d’un élément essentiel. La guerre en Ukraine s’est déroulée entre un pays nucléaire, la Russie, et un pays non doté, l’Ukraine, qui s’est déchargée d’ailleurs de son armement nucléaire soviétique en 1994. C’est la raison pour laquelle ce conflit a pu se dérouler, à la fois, sur des bases conventionnelles et dans la durée. Peut-on envisager un affrontement de ce type, conventionnel et de longue durée, entre des camps dotés tous deux de la capacité nucléaire ? Que serait devenue la dissuasion ?

Si l’affrontement direct semble donc totalement en dehors du rationnel économique, militaire, et humain, d’autres formes de combat se font jour, et s’élargissent, entre la Russie et les démocraties occidentales.

Ce que nous voyons est que l’affrontement global et ses 3 formes de combat, informationnel, cyber et hybride, contourne la dissuasion. Faut-il alors se lancer dans la réflexion et la potentielle mise en place d’une dissuasion non conventionnelle ? Les forces armées australiennes viennent de l’évoquer face à leur affrontement global avec la Chine….

Les nouvelles formes d’affrontement.

Depuis la célèbre déclaration de Vladimir Poutine à Munich en 2007, et l’expression de sa frustration face à la chute de l’URSS, la tentation d’une revanche de l’Empire russe vis-à-vis des pays occidentaux, était en filigrane dans la politique extérieure de la Russie.
Il s’en est suivi à la fois des opérations militaires, Géorgie 2008, Crimée et Donbass 2014, et la montée d’un discours idéologique critiquant fortement les démocraties occidentales.

Depuis lors s’est développée toute une stratégie russe de déstabilisation par une influence informationnelle de messages et de récits, à travers les réseaux sociaux, des sociétés de médias (Russia Today, Agence Sputnik) et des groupes d’influence. Une stratégie de combat informationnel était ainsi mise en œuvre avec pour objectif d’agir socialement, et politiquement, dans l’esprit de chaque citoyen européen.

Cette nouvelle forme de combat réunit par une vision stratégique globale scientifique, analyse conceptuelle, actions de communication, et moyens technologiques. Elle est puissamment résumée dans une phrase de Sergueï Lavrov prononcée en 2024 : « Nous sommes dans vos esprits beaucoup plus profondément que vous le croyez »… Terrible avertissement dont ni nos dirigeants, ni nous-mêmes, n’avons conscience.

À ce combat informationnel scientifisé, s’ajoute une stratégie de déstabilisation, elle aussi scientifique et planifiée. Il s’agit des intrusions informatiques définies par le terme cyber attaque. Ce nouveau combat cyber n’a pas pour cible directe les citoyens. Il s’attaque aux institutions, de tous ordres, économiques (entreprises) gouvernementales (ministères) militaires, et sociétales (hôpitaux). Cette fois-ci, l’objectif est de créer une ambiance de fragilité dans l’ensemble d’un pays par la déstabilisation fonctionnelle, à savoir la suppression de services ou de ressources, en agissant par surprise, avec une totale absence de cause visible et identifiée.

Guerre ou combat hybride ?

À ces deux nouvelles formes de combat de déstabilisation s’ajoute naturellement ce qui est couramment appelé la guerre hybride, que je préfère dénommer combat hybride. Pourquoi ? Le mot guerre est porteur d’un contenu bien spécifique dans l’inconscient collectif. Il s’agit d’un affrontement déclaré, visible, de masse, avec un armement diversifié, entre adversaires conscients de leur action. La forme hybride que nous découvrons, est à l’opposé de ce contenu. L’adversaire peut être non identifiable, l’action est souvent ponctuelle, et très limitée dans le temps, son espace, et dans le volume d’armement. Les actions récentes d’intrusion de drones au-dessus d’aéroports, ou l’écrasement de drones en Pologne ne relèvent pas pour la population de l’usage du mot guerre. Le mot de combat, d’une ampleur plus limitée, et qui est plus large dans son emploi, combat contre le feu, une épidémie ou une maladie, accompagne beaucoup mieux les formes multiples de l’action militarisée hybride.

Il ne s’agit pas de construire une querelle sémantique, mais de choisir une terminologie qui rende contextuellement compte de l’action, et qui en conséquence offre un contenu plus exact, et une compréhension plus juste, à nos concitoyens, et aux populations qui ont à faire face à cette situation nouvelle. Il est de la plus haute importance de classer justement afin de faire comprendre, correctement. Le monde politique semble ignorer, ou avoir oublié cet aspect de sa mission.

Cette analyse permet de mettre en évidence que le monde occidental, et donc son principal bras armé, l’OTAN, se trouve clairement devant de nouvelles formes de combat, pouvant se dérouler simultanément ou non. Les pays de l’OTAN regroupés dans une stratégie militaire classique, et potentiellement de combat classique, se trouvent donc confrontés à un AFFRONTEMENT GLOBAL, NON CLASSIQUE, qui s’articule autour de 3 COMBATS : INFORMATIONNEL, CYBER, et HYBRIDE.

L’OTAN et l’affrontement global non classique

Quelle peut donc être la place de l’OTAN, et l’organisation de ses moyens, dans ce nouveau volet de confrontation avec la Russie ?

L’organisation du Traité de l’Atlantique Nord s’est organisée et préparée pour agir dans les domaines de la dissuasion nucléaire, et de la dissuasion conventionnelle, et ultimement pour la guerre dans ces deux domaines. Mais elle ne s’est pas apparue opérationnelle dans les opérations récentes d’incursion de drones.

Certes les moyens aériens OTAN ont été alertés et sont intervenus lors de l’incursion de chasseurs russes dans l’espace aérien-maritime, mais cette intervention se classe dans le domaine des actions adverses détectables et reconnues (les avions russes portent leur couleur et identification). Elle relève donc d’opérations militaires classiques d’intimidation. Les forces de l’OTAN sont entraînées, et pratiquent ce genre d’intervention depuis la mise en place de l’alliance.

Il semble donc que dans des formes de combat plus « fluides » les forces de l’OTAN, et donc nous-même, ne possédions pas les moyens de détection, de réponse, et ultimement de dissuasion non conventionnelle, face aux nouvelles formes de combat informationnel, cyber, et hybride.

L’OTAN n’a pas forcément vocation à couvrir des missions se situant en dehors des formes d’affrontement classique. L’organisation donne déjà un signe dans ce sens vis-à-vis de son implication envers la composante militaire dite des « forces spéciales ».

S’il existe dans ce domaine très spécifique un C-SOCC, Composite Special Operations Component Command, ce Commandement ne réunit que les forces spéciales de 3 pays membres (Pays-Bas, Belgique, Danemark) et n’est pas de nature permanente. Si l’OTAN est effectivement impliquée, elle n’y joue pas le rôle d’un coordinateur global des forces spéciales des 32 pays de l’alliance. La nature « fluide » et non conventionnelle de cette composante, pouvant intervenir dans l’ombre, explique très certainement cette structuration très souple. On peut considérer que cet exemple puisse servir de référence à l’implication de la structure Otanienne vis-à-vis des organisations nationales des pays membres, impliqués dans le combat informationnel, cyber, et hybride.

Structure légère, coordination, partage de retour d’expérience, mais pas de direction normative, semble être le profil Otanien vis-à-vis des nouvelles formes de combat. Fluidité organisationnelle, face à la fluidité de ces nouvelles formes de combat ? Le débat doit avoir lieu.

Mais ces nouvelles formes d’affrontement ne doivent pas faire oublier les éléments nouveaux de la guerre classique.

L’OTAN et les besoins européens conventionnels

Ces priorités de nouveaux armements sont apparues dans le retour d’expérience de la guerre en Ukraine.

La première priorité concerne le développement des drones, aussi bien aériens que maritimes. L’importance des premiers sur le champ de bataille n’est plus à justifier, mais leur diversité est importante, entre les drones rodeurs, les FPV avec opérateur, et les drones de moyenne portée. Un élément les rassemble, la nécessité du nombre aussi bien pour un effet destructeur massif, que pour la saturation des défenses.

L’importance de la défense aérienne est naturellement le pendant de l’importance des drones. Mais devant le drone économique et en nombre, la défense aérienne doit impérativement suivre cette courbe de baisse des coûts. Les missiles de lutte anti-aérienne ne peuvent être durablement et massivement employés du fait de leur coût. La solution potentielle s’appelle l’arme à énergie dirigée, entre autres le Laser, l’équipement est plus onéreux, mais le coût par tir est infiniment bas.

La troisième priorité concerne l’artillerie à longue portée, au-delà des 100km. Il s’agit de porter les capacités à une profondeur au moins de 150km, et à nouveau, en nombre. Il s’agit là non plus de canon à l’image des CAESAr, mais de roquettes guidées. L’emploi en nombre, et le haut degré de précision des frappes, constituent des crédos désormais incontournables.

La quatrième priorité concerne l’armement en missile hypersonique. La Russie en a fait plus une arme de communication qu’une arme d’emploi. Mais sa vitesse terminale et son agilité en font un armement futur clé dans la destruction des défenses anti-aériennes, et de points stratégiques, poste de commandement par exemple. Le haut degré d’automatisation de production sera clé dans la production, nécessairement massive, de ce type d’armement échappant à ce jour à tout moyen d’interception.

Le rôle clé du Commandement Allié Transformation

Ce commandement, Allied Command Transformation (ACT), est l’un des deux commandements stratégiques de l’OTAN. Il est chargé de préparer l’Alliance aux défis futurs, en développant ses concepts stratégiques, ses capacités militaires, ses doctrines, et ses formations. Il joue donc un rôle central dans la modernisation des forces, en intégrant les innovations technologiques et en anticipant les menaces émergentes. Créé en 2003, il est depuis le retour de la France dans le Commandement intégré, en 2008, traditionnellement attribué à un officier supérieur français. En septembre 2023, l’amiral Pierre Verdier à pris la succession du général Philippe Lavigne.

La pensée stratégique française se retrouve donc au centre du dispositif allié dans l’introduction des nouvelles technologies conventionnelles, et dans l’analyse des nouvelles formes de combat, informationnel, cyber, hybride, et la mise en place des moyens pour y répondre.

L’Europe, les démocraties, et donc l’OTAN ne sont pas en guerre contre la Russie, au sens premier du terme. Mais, l’ensemble ces institutions doivent adapter leurs structures, leurs moyens, et leurs doctrines pour faire face à un affrontement global avec le pouvoir politique de ce pays. Ces nouvelles formes d’affrontement et leur probable poursuite dans le temps, font entrer le continent, et la Grande Bretagne, dans une nouvelle et inattendue période de tensions, et de déstabilisation. L’OTAN aura à jouer son rôle de rempart.